Abou Dabi serre la vis économique à l’Iran

Cet article a été publié initialement dans AgoraVox le 28 octobre 2026.
Lorsqu’il s’est exprimé sur la décision des Émirats arabes unis de mettre fin aux échanges commerciaux et financiers avec l’Iran, le secrétaire au Trésor des États-Unis Scott Bessent n’a pas simplement usé de politesse. Interrogé pour savoir si Abou Dabi avait pris l’initiative après que Washington eut appelé à rompre avec Téhéran, il a déclaré que les mesures émiraties n’étaient pas le fruit du hasard. Il a souligné le lien de causalité avec la politique américaine et indiqué que les Émirats sont un partenaire essentiel des États-Unis, qui ont payé le plus lourd tribut aux attaques iraniennes dans le Golfe.
La réponse de Bessent inscrit la décision émiratie dans un cadre plus large. Le face-à-face avec l’Iran passe des missiles et des bâtiments aux flux monétaires et aux échanges commerciaux, et Washington souhaite que la démarche des Émirats serve d’exemple à suivre pour les autres pays.
Le 19 août, le ministère des Affaires étrangères des Émirats arabes unis a annoncé la suspension de toutes les activités commerciales, des échanges et des transactions financières avec l’Iran jusqu’à nouvel ordre. Cette décision intervient dans un contexte de montée des tensions régionales qui compromettent la paix et la sécurité. Le ministère a par ailleurs réaffirmé son attachement au dialogue, à la coopération régionale et à la préservation du système financier international.
Abou Dabi croit toujours aux vertus de la diplomatie et n’a pas rompu ses liens avec le peuple iranien. Il a cependant établi une distinction entre la poursuite du dialogue et le maintien de relations économiques inchangées, alors que les conditions de sécurité se sont dégradées.
La décision émiratie trouve ses racines dans des considérations de sécurité et d’intérêt national. Elle s’inscrit en outre dans le cadre des efforts déployés par les États-Unis pour couper les ressources qui alimentent l’effort de guerre du régime iranien. La déclaration de Bessent a rendu publique cette convergence de vues. Elle montre que Washington considère la mesure prise par les Émirats comme un modèle que d’autres partenaires pourraient à leur tour adopter.
Pour les Émirats, cette décision répond moins aux souhaits de Washington qu’aux atteintes portées par l’Iran, depuis des années, aux fondements de ses relations avec les États du Golfe. Abou Dabi avait opté pour le dialogue et la désescalade, convaincu qu’une réduction des tensions favoriserait la stabilité régionale. La guerre a mis cette conviction à rude épreuve. Lorsque les attaques iraniennes ont visé directement les États du Golfe, il est devenu impossible de dissocier les échanges commerciaux des impératifs de sécurité.
Anwar Gargash, conseiller diplomatique du président des Émirats, a fait valoir le même point de vue. Il a indiqué que le face-à-face entre les États-Unis et l’Iran entre dans une nouvelle phase où la pression économique s’accentue. L’agression de l’Iran contre les États du Golfe s’est retournée contre lui, aggravant sa situation, renforçant son isolement et affaiblissant sa position. Gargash a laissé par ailleurs la porte politique entrouverte. Il a souligné que mettre fin à la guerre suppose de travailler avec les États du Golfe à créer les conditions d’une désescalade et à trouver une solution politique, plutôt que de s’en prendre à ces pays.
La démarche d’Abou Dabi à l’égard de l’Iran n’a jamais relevé de la politique d’apaisement. Elle visait plutôt à gérer les difficultés de son voisinage et à réduire les risques de conflit. Mais il n’est pas logique de maintenir des relations économiques inchangées avec un État qui menace votre sécurité, tout en faisant comme si les échanges commerciaux pouvaient être dissociés de son comportement.
La mesure prise par les Émirats intervient au moment où les États-Unis renforcent leur campagne de pression économique contre Téhéran dans le cadre de l’opération « Economic Outcast ». Le département du Trésor affirme avoir identifié les intermédiaires, les facilitateurs et les réseaux par lesquels l’Iran pratique la contrebande de pétrole et se soustrait aux sanctions. Au-delà de l’ajout de nouveaux noms sur les listes de sanctions, les États-Unis ciblent désormais les infrastructures qui fonctionnent depuis l’étranger. Ils ont en outre étendu la menace de sanctions secondaires à de nouveaux secteurs et visé plus de soixante-dix entités, personnes physiques et navires dans de multiples pays.
Dans les faits, Washington ne se limite plus à cibler les institutions iraniennes. Il s’en prend aussi aux mécanismes qui permettent à Téhéran de convertir ses exportations en ressources financières utilisables. Bessent a indiqué que chaque pays dispose d’un calendrier précis pour mettre fin aux activités recensées par les États-Unis, bien qu’il n’ait communiqué aucune échéance publique. Il a averti que les établissements qui continuent de faciliter ces activités s’exposent à être exclus du système financier fondé sur le dollar.
C’est pourquoi la décision des Émirats a une portée qui dépasse le seul volume des échanges commerciaux ainsi interrompus. Les Émirats arabes unis constituent une plaque tournante mondiale pour le commerce, le transport maritime et les services financiers. Toute restriction apportée à l’accès de l’Iran à un pôle d’une telle ampleur renchérit les coûts pour les réseaux qui chercheraient à utiliser d’autres débouchés.
L’accent mis par Bessent sur la démarche d’Abou Dabi envoie aussi un message aux autres pays. Si un État du Golfe qui a préservé pendant des années ses voies de dialogue et d’échanges avec l’Iran a réévalué sa position au lendemain des attaques, quelles raisons justifient de continuer à commercer comme si le contexte stratégique n’avait pas changé ?
Abou Dabi ne saurait à lui seul déterminer le succès de la campagne de pression. Il demeure une faille de taille, à savoir la Chine. Les autorités américaines peuvent fermer les portes de nombreuses sociétés et mettre hors jeu de nombreux intermédiaires. Mais la pression exercée sur l’économie iranienne restera limitée tant que de grands marchés continueront d’acheter son pétrole et tant que Washington n’imposera pas les mêmes contraintes aux grands établissements qui rendent ces échanges possibles.
Téhéran mesure ce risque et pourrait recourir aux menées ou aux attaques pour empêcher que le modèle émirati ne soit reproduit ailleurs. Si les menées parviennent à faire reculer certains États et à rouvrir des débouchés, la force devient alors un instrument économique. Mais si au contraire la montée aux extrêmes fait perdre à l’Iran des marchés et des canaux irremplaçables, ces attaques assécheront à leur tour les ressources mêmes que le régime affirme vouloir préserver.
Dans ce sens, les Émirats arabes unis restent fidèles à une politique de paix, mais redéfinie selon de nouveaux principes. Le dialogue reste possible et la coopération peut reprendre. Mais des relations normales supposent en retour un comportement normal.
Téhéran pourrait avoir commis une erreur stratégique plus grave que toutes les pertes qu’il a subies jusqu’ici dans le conflit. Il a longtemps supposé que les pays de la région craindraient ses foudres au point de maintenir ouvertes leurs voies commerciales et financières sans se soucier de son comportement. Si l’exemple des Émirats venait à se répandre sur d’autres marchés, l’Iran découvrirait que les missiles qu’il a tirés n’ont pas seulement frappé des cibles dans le Golfe. Ils ont aussi commencé à fermer les débouchés dont son économie dépend.




