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Analyses et opinions

Et si la Russie gagnait la guerre en Ukraine ?

De nombreux rapports officiels et comptes rendus médiatiques parlent de lourdes pertes russes dans la guerre d’Ukraine, tant sur le plan économique que militaire, notamment en ce qui concerne le nombre estimé de pertes de l’armée russe, que le New York Times, dans un rapport récent, citant des responsables américains et occidentaux, évalue à près de 200.000 soldats russes ; ces pertes, subies en seulement 11 mois environ, dépassent de huit fois les pertes américaines en Afghanistan sur deux décennies. D’autres rapports traitent des pertes économiques et stratégiques de la Russie.

Une analyse objective suggère que les pertes dans leur totalité, si elles sont vraies et malgré la sévérité des chiffres revendiqués dans ce contexte, ne devraient pas signifier grand-chose pour la partie russe. Il est difficile de comparer les États-Unis et la Russie en termes d’impact des pertes sur la prise de décision car les systèmes politiques des deux pays diffèrent. Dans sa volonté acharnée de briser la volonté de la Russie dans la guerre en Ukraine, l’Occident a, dès le début, axé ses plans sur un certain nombre d’objectifs, dont la nécessité de vaincre la Russie. Dans ce contexte, un certain nombre de déclarations et de positions d’hommes politiques et de responsables occidentaux méritent d’être notées. Le président du Conseil européen, Charles Michel, a déclaré en mars 2022 que le président russe Vladimir Poutine doit être vaincu, soulignant qu’il s’agit d’une question de sécurité pour l’avenir de l’Europe et du monde.

L’ancienne Première ministre britannique Liz Truss a déclaré que sa stratégie consiste à vaincre le président russe Vladimir Poutine en Ukraine. De nombreuses autres positions et déclarations occidentales font écho au même sentiment. Pendant ce temps, l’ancien secrétaire d’État américain Henry Kissinger a conseillé à l’Occident de cesser d’essayer de vaincre les forces russes en Ukraine. Il a fait valoir que cela aurait de graves conséquences pour la stabilité à long terme de l’Europe et a averti l’Occident de ne pas céder à « l’humeur du moment », c’est-à-dire à l’idée de vaincre la Russie. Il a fait valoir que l’objectif de négociation de l’Occident doit être un retour au statu quo ante avant le déclenchement de la guerre, une reconnaissance de l’annexion de la Crimée par la Russie. Selon moi, une grande partie de la motivation des États-Unis et de leurs alliés de l’OTAN à vaincre, ou du moins à affaiblir, la Russie dans la guerre en Ukraine est liée à la confrontation à long terme avec la Chine, qui n’est pas loin.

Une part importante de la lutte pour l’influence et la domination dans l’ordre mondial à venir consiste à faire des progrès pour courtiser la Russie, tant de la part de la Chine que de l’Occident.

L’Occident, certain de l’échec des efforts de partenariat avec la Russie au cours de la dernière décennie, a adopté l’idée d’affaiblir la Russie, surtout après avoir vu dans la guerre en Ukraine une occasion d’atteindre cet objectif important. En fait, il semble très difficile de vaincre la Russie dans la guerre en Ukraine pour plusieurs raisons. Non seulement parce que le président Poutine et l’élite russe rejettent fermement et absolument l’idée de la défaite, même si elle conduit à l’utilisation d’armes nucléaires.

Mais même les instruments occidentaux auxquels la Russie est confrontée dans l’arène ukrainienne ne sont pas suffisants pour atteindre cet objectif. Les mesures et sanctions économiques n’ont pas atteint le but recherché, ni dans le cas de la Russie ni dans d’autres. Le soutien militaire occidental à l’Ukraine ne semble pas non plus suffisant pour la rapprocher d’une victoire militaire complète sur les forces russes. ¦ Par conséquent, il n’est pas exclu que la guerre se décide en faveur de la Russie sur le plan stratégique plutôt que militaire.

Autrement dit, les objectifs de la Russie dans ce conflit ont été atteints : la reconnaissance du contrôle de la Russie sur le territoire ukrainien et la réalisation d’autres objectifs tels que la neutralisation de l’Ukraine et la prévention de l’expansion de l’OTAN vers les frontières russes. Cela constituerait une victoire stratégique pour la Russie dans le conflit en cours avec l’Occident, quelles que soient les pertes économiques et humaines qui pourraient survenir du côté russe.

C’est le scénario le plus probable, et il aura des conséquences négatives importantes pour l’Occident, non seulement en termes de nouvelles positions stratégiques possibles dans l’ordre post-ukrainien, mais aussi en termes de gestion du conflit stratégique avec la Chine, qui suit de très près les événements en Ukraine. De nombreux experts estiment que l’Ukraine et Taïwan sont des cas similaires ; l’intervention occidentale dans le premier cas montrera les limites possibles de l’intervention dans le second cas, s’il y a un conflit avec la Chine.

Bien que je pense qu’il existe des différences radicales entre les deux cas, l’Ukraine et Taïwan, les similitudes existantes ne peuvent être niées, du moins en termes militaires. Pour le dire en quelques mots : Une victoire militaire ou stratégique de la Russie (la réalisation de ses objectifs, même si ce n’est pas une victoire militaire décisive) aurait des conséquences énormes pour l’Occident et surtout pour l’Europe. ¦ Elle permettra de dessiner une nouvelle carte politique pour l’Europe, tant au niveau des partis et des blocs politiques qu’au niveau de la cohésion de l’Union européenne elle-même.

Et cela conduira à une érosion massive de l’influence et de l’hégémonie américaine, et plus rapidement que ces dernières années.

En outre, la résolution du conflit en faveur de la Russie conduira à la répétition du même scénario dans d’autres régions du monde. On peut s’attendre à ce que d’autres puissances régionales et internationales, telles que la Chine, l’Iran et la Corée du Nord, adoptent un comportement similaire, car la tendance à résister à l’influence occidentale et la tendance à l’usage de la force dans les relations internationales augmenteront catégoriquement face à l’effondrement possible des mécanismes actuellement encore existants, bien que nominaux, pour maintenir la sécurité et la stabilité mondiales.

Cet article a été publié initialement dans AgoraVox le 15 février 2023.

Dr Salem Alketbi

Le Dr Salem Alketbi est un analyste politique et chercheur émirien qui décrypte les forces qui redessinent le Moyen-Orient. Docteur en droit public et science politique de l’Université Hassan II de Casablanca (mention très honorable avec recommandation de publication), il a consacré sa thèse à la propagande politique et religieuse sur les réseaux sociaux arabes. Ses chroniques, publiées dans des médias arabes et internationaux, portent sur la sécurité du Golfe, l’Iran, la lutte contre l’extrémisme et la vision émiratie d’une région stable et prospère, fondée sur la coopération.

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